Une politique extérieure masquée

Editorial du 24/1/2021

Si l’on fait un bilan de la politique extérieure de la France en 2020, il est affligeant : les années se suivent et se ressemblent depuis une trentaine d’années.

Certes, il ne sert à rien de regarder dans le rétroviseur, qui d’ailleurs se règle pour voir ce que l’on veut ; non, il peut simplement nous aider à tirer du passé des leçons politiques pour aujourd’hui, nous le verrons plus loin.

En premier lieu, pour avoir une politique extérieure digne de ce nom, il faut être indépendant, ce que la France n’est plus. Nous passons à coté des enjeux géopolitiques parce que nos dirigeants n’ont plus les mains libres ; nos réussites et nos échecs, nous ne les devons qu’aux autres grandes puissances, surtout évidemment les Etats-Unis et l’Union Européenne. Malheureusement, cette humilité ne fait pas grandir la France au contraire elle la ridiculise, ou pire la saccage. Pourtant, toutes les politiques menées dans le passé nous avaient valu une certaine grandeur et avaient sauvegardé nos intérêts nationaux. Notamment la préservation de notre influence culturelle, la francophonie, grâce à notre présence historique en Afrique. Emmanuel Macron qualifie la colonisation de crime contre l’humanité lors de sa visite à Alger en février 2017. Nous pourrions lui rappeler que la colonisation est le fait de la Troisième République mais, visiblement, il n’est pas capable de l’assumer. Evidemment, la Chine et les Etats-Unis doivent applaudir ce discours de repentance qui favorise leur influence croissante sur ce continent. Depuis la Révolution, la France veut tenir sa place universaliste de donneur de leçons au monde avec sa déclaration des droits de l’homme à géométrie variable. Voilà sa seule politique extérieure, mais est-elle entendue ?

Prenons un exemple récent pour illustrer notre dépendance vis-à-vis des grandes puissances, celui du problème turc : la politique expansionniste d’Erdogan suscite de vives tensions en Méditerranée orientale et la Turquie veut s’imposer comme interlocuteur incontournable dans la région. Elle a une arme assez perverse, celle d’avoir une forte communauté turque en Allemagne, mais aussi en France dans une moindre mesure. Erdogan a mis le président français au pied du mur en le menaçant verbalement et militairement en mer de Libye. La réplique fut ferme aussi de la part de la France avec des menaces de sanctions économiques. Seulement, ces menaces ne peuvent être crédibles parce que la Turquie fait partie de l’OTAN et demeure un allié indispensable d’Israël et des Etats-Unis au Moyen-Orient puis dans le Caucase. Enfin l’Allemagne, fer de lance de l’union Européenne, ne peut soutenir la France à cause de l’épée de Damoclès que représente l’importante communauté turque présente dans le pays de Goethe. Résultat des courses ? Des paroles et du vent, une image de la France détériorée dans la plupart des pays musulmans et, cerise sur le gâteau, une critique des pays anglo-saxons – on les comprend – sur la laïcité à la française, qui ne mérite que ce qu’il lui arrive.

Face à cet exemple, une triple alternative s’impose : soit la France ne dit rien parce qu’elle sait qu’elle n’a pas les mains libres ; soit elle prépare le terrain diplomatique avant de dire quoi que ce soit ; soit elle acquiert plus d’indépendance et devient plus réaliste dans sa politique extérieure, ne pouvant plus prétendre à être la puissance qu’elle fut. Mais dans tous les cas la France ne peut pas rester dans l’illusion d’être une grande puissance alors qu’elle est totalement dépendante des Etats-Unis et de l’Allemagne. Choisissons nos ennemis et nos amis, qu’ils ne nous soient imposés par personne.

Pourtant il est des moments historiques où la France avait su faire les bons choix et, surtout, avait eu une politique visionnaire, un temps d’avance sur les autres pays au plan géopolitique. Prenons l’exemple du roitelet qu’était Clovis ; en 496, le royaume de France n’était qu’une esquisse. Le petit territoire franc était entouré de rois chrétiens ariens (doctrine d’Arius), considérés comme des hérétiques par Rome. Il eut été plus sage de la part de Clovis de suivre le troupeau et surtout les plus forts, à ce moment là : les Wisigoths et les Ostrogoths. Pourtant ce ne fut pas le cas, non seulement Clovis se convertit au catholicisme et en plus il déclara la guerre aux Wisigoths. Certes, on pourra rétorquer que le descendant de Mérovée avait le soutien de l’Eglise et de l’Empire d’Orient. Cet avantage fut toutefois bien maigre, l’Eglise étant en état de faiblesse avec l’arrivée des Barbares païens. Quand à l’Empire romain d’Orient, il était sur la défensive. Il fallait donc que Clovis soit un visionnaire pour être à contre-courant des idées de ses voisins ariens. Bien que les soutiens de Louis Ier (Clovis) furent géographiquement éloignés et désarmés, ils lui donnèrent une légitimité. Les historiens sont partagés sur le cas de Clovis : soit ses choix géopolitiques se sont faits grâce à une adhésion de cœur et d’abandon lors de sa conversion au catholicisme, soit ils le furent par pragmatisme. L’historien Michel Rouche1 semble être plus proche de la réalité en affirmant que le roi des Francs n’a jamais renié sa fidélité ancestrale à l’Empire romain. Il la prouva en défendant le limes bien avant sa conversion. De plus, il reste aussi fidèle à sa foi et à son abandon au Christ, malgré les doutes qui parfois le taraudaient (lire la vie de saint Vaast2).

Clovis incarnait une politique claire et visionnaire, il n’a jamais avancé masqué comme ses ennemis ariens qui passaient pour des chrétiens mais qui n’étaient en fait que des hérétiques. Le résultat de l’action politique du roi des Francs est la réalisation d’une société inédite et unique pour son époque : une société laïque dans le vrai sens du terme (cf. le concile d’Orléans en 511), qui pose les fondations d’un royaume qui va durer plus de mille ans.

Le président Macron ferait bien de s’inspirer de Clovis et d’avancer sans masque, d’avoir un projet visible, de défendre les intérêts de son pays et ne pas faire croire aux Français qu’il incarne un certain patriotisme alors qu’il ne fait qu’obéir aux ordres du plus fort. Méditons cette citation de Churchill : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. ».

Jonathan Tolagen

1Michel Rouche, Clovis ed. Fayard 1996
2Vita Vedastis,, MGHSSRM, éd. B. Krusch, t. III, Hanovre, 1896, pp. 406-414.

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